Le Petit Fugitif (1953, Morris Engel, Raymond Abrashkin & Ruth Orkin)

Le  Petit Fugitif

« Disneyland est là pour cacher que c’est le pays « réel », toute l’Amérique « réelle » qui est Disneyland… L’imaginaire de Disneyland n’est ni vrai ni faux, c’est une machine de dissuasion mise en scène pour régénérer en contre-champ la fiction du réel »

-Simulacres et Simulation (Jean Baudrillard)

 

L’influence du Petit Fugitif sur la Nouvelle Vague (François Truffaut et Jean-Luc Godard, bien sûr, mais aussi Chris Marker) est bien connue. Le film équivaut à une libération du cinéma américain du système de studio dans l’utilisation des acteurs non professionnels et le tournage en extérieur. Certes, le cinéma indépendant s’était établi en Amérique bien plus tôt que ce film (surtout le cinéma expérimental), mais Le Petit Fugitif était parmi les premiers films narratifs réalisés hors le système de studio.  Les images de ce film sont beaucoup plus vivantes que celles des films contemporains de grand public. La manière impressionniste dont il traite la lumière changeant de la journée, l’inclination de la caméra de se fixer sur le visage des interlocuteurs même s’ils ne parlent plus et le penchant pour observer des temps morts où rien d’importance narrative se passe deviendront des éléments caractéristiques du cinéma d’art pendants des décennies suivantes.

Le film nous présente deux jours de la vie de Joey, un garçon blond de 7 ans, qui vit avec sa mère veuve et son frère, Lennie, de 12 ans. Joey est joué par Richie Andrusco – une vraie découverte qui n’a jamais travaillé après ce film. Il est complètement inconscient de la caméra et ce qui nous voyons est plus la personnalité de Andrusco que celle de Joey. Quand leur mère sort pour un jour, Lennie est demandé de s’occuper de son frère. Afin de se débarrasser de cette responsabilité, Lennie et ses amis fabriquent un jeu de faire semblant dans lequel ils font croire Joey qu’il a tué son frère. Naïf et impressionnable, le petit quitte la maison avec 6 dollars et se retrouve à Coney Island. Mis de coté constamment par les aînés chez lui, il découvert là une indépendance qu’il n’a jamais eu. Coney Island lui donne l’expérience d’âge adulte sans les risques concomitants ; il fait ce qu’il veut, il n’y a personne de lui ordonner, il travaille et gagne son pain, il poursuit ses passions et maîtrise ses défauts. Fuyant un jeu de faire semblant des adultes, il arrive à un autre. Ce goût de la vie adulte est cependant limité et Joey trouve que le vrai monde adulte lui échappe continuellement, en essayant de le mettre sous la protection des seniors. (La caméra encadre les adultes à Coney Island de la perspective des enfants : sans têtes et accablant.)

Le  Petit FugitifTout au long du film, Joey passe d’un simulacre à l’autre et les prend pour la vérité. Il croit d’abord qu’il a vraiment tué son frère alors que c’était une farce. Il fuit sa maison de peur de la punition et arrive à Coney Island. Le Coney Island dans Le Petit Fugitif est un véritable simulacre de l’Amérique : un zone d’excitation sensorielle continuelle où vous pouvez être quiconque vous voulez, où l’esprit d’initiative et l’individualisme robuste sont bien récompensés, où toutes les bonnes choses de la vie sont disponibles à 10 centimes. Ceci est un endroit qui incarne The American Way of Life entier, mais qui se présente néanmoins comme de la fiction, une terre fantastique loin de la « réalité » à l’extérieur. Son artificialité accentuée cache que la vie dehors est aussi artificielle et donc la légitime. Et enfin, après qu’il rentre à la maison, il regarde avec des yeux fixés un feuilleton Western, dans lequel des acteurs simulent des Cowboys simulant une idée de la masculinité. Le monde du Petit Fugitif est saturé des codes socioculturels que Joey n’a pas encore réussi d’interpréter et négocier. Comme la plupart d’entre nous, il prend pour la réalité ce qui est une représentation de la réalité. En ce sens, nous sommes tous des petits fugitifs, fuyant la vérité pour l’abri rassurant de la représentation.