L’Ombre des femmes (2015, Philippe Garrel)

L’Ombre des femmes

Pour ceux familiers avec l’oeuvre de Garrel, son nouveau film, L’Ombre des femmes, offre rien de surprenant. On y trouve tous les éléments thématiques et stylistiques caractéristiques : la jeunesse, la pauvreté, le cinéma, le mariage et l’amour dans toutes leurs configurations. Cinématographié par le vétéran Renato Berta, les images en grisaille sont séduisantes, éclairées avec la lumière douce et nuancée. Les interprétations sont impressionnantes, surtout celle de Clotilde Courau. En revanche, la présence d’une voix off (celle de son fils et collaborateur régulier Louis) atypique et, il faut dire, superflue et l’humour léger, attribué sans équivoque par les critiques du film à la participation de Jean-Claude Carrière en tant que scénariste, représentent de petits détours du style habituel du cinéaste. Alternant les scènes d’extérieures et d’intérieures, presque mathématiquement, le film respire bien et entretient un rythme stable.

Le scénario suit un couple marié en train de tourner un documentaire sur la Résistance, dont le mariage commence à se dénouer quand Pierre (Stanislas Merhar) se lance à une liaison avec une archiviste Elisabeth (Lena Paugam). Son épouse Manon (Clotilde Courau), pour sa part, trouve aussi un amant. La symétrie est bienvenue dans l’œuvre d’un cinéaste connu pour son indulgence avec l’infidélité des hommes. L’Ombre des femmes est un film sur le silence : le silence des sentiments non articulés et des questions non répondues. Le couple du film ont du mal à négocier les frontières entre ce qui peut être dit et ce qui ne doit pas être dit. Pierre parle soit trop soit peu. La voix off remarque à un point : « Lui ne le voulant pas, elle ne le voulant pas, ils se quittèrent ».

Cette symétrie, pourtant, ne s’entretient pas tout au long du film. Les personnages perdent toutes leurs nuances et deviennent la pire sorte de stéréotypes littéraires. En voulant critiquer l’hypocrisie des hommes vis-à-vis des relations extraconjugales, les scénaristes finissent par rendre Pierre une image plate d’insécurité masculine et de jalousie déraisonnable. De ce dernier, le narrateur constate intelligemment que Pierre retombe sur les pensées sexistes pour justifier sa maltraitance de Manon, tout en sachant qu’elles sont fausses. C’est un moment très pénétrant qui démontre les faux soutiens intellectuels, souvent l’héritage de la tradition, auxquels l’on tient lorsque la raison nous échappe. Auparavant, la voix off constate que Pierre justifie à lui-même sa liaison en croyant que «C’est comme ça parce que c’est comme ça, parce que je suis un homme et c’est pas ma faute si je suis un homme ». C’est un bon mot ironique, cependant c’est justement ce type d’essentialisme que le film renforce : les hommes ne sont point capable d’admettre l’infidélité des femmes. Ils auront recours à la cruauté et le mépris. Parce que c’est comme ça, parce que ce sont des Hommes.

Evidemment, L’Ombre des femmes fait partie d’un œuvre caractérisé par une autocritique de la part de Garrel, dans lequel il s’interroge sur ses propres défauts et défaillances. Mais Garrel est si pris dans un métarécit féministe, dans lequel les femmes sacrifient tout aux hommes les oppresseurs, qu’il brouille la frontière entre être critique de soi-même et faire la pénitence pour être un homme. On est loin de la franchise de Les Baiser de secours (1989). À un niveau, ce film veut porter sur les récits que l’on dit à soi-même pour narrativiser nos vies. Un Résistant que le couple interviewe pour leur film s’avère un collaborateur qui s’est fait passer pour un héros. Mais, comme plusieurs autres éléments dans le film, c’est une présence carrément symbolique, ayant à peine une existence au dehors de sa fonction métaphorique. Aussi schématique est le dénouement sirupeux marqué par hâte et insincérité. C’est le Mumblecore pour ceux qui détestent le Mumblecore.

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